ÉDITORIAL | « Vos clics, leur cash » : une critique qui va là où les politiques n’osent pas aller

Par Chloé-Anne Touma, rédactrice en chef de LES CONNECTEURS | Publié le 17 mars 2025

« Bienvenue dans un monde où les puissances économiques se bâtissent sur des nuages de données plutôt que sur des territoires conquis, où les nouveaux géants du commerce mondial règnent, bien plus depuis leurs interfaces numériques que leurs luxueuses salles de conseil. » Stéphane Ricoul réussit un tour de force : captiver son lecteur avec la même intensité que les grands récits dystopiques, à une différence près – ce qu’il décrit n’a rien d’une fiction.

Le numérique, ce Far West fiscal où nous sommes tous spoliés

« Que nos données soient source de richesse collective. » C’est ainsi que Stéphane Ricoul m’a dédicacé son livre, Vos clics, leur cash. Une phrase qui résonne d’autant plus fort après la lecture de son analyse incisive sur les dérives fiscales de l’économie numérique, mais qui pousse la réflexion au-delà de la critique, jusqu’à repenser nos modèles pour nous en proposer de plus résilients, sans prétention mal placée.

Soyons transparents : Stéphane est un ami. Il est aussi chroniqueur pour nos médias LES CONNECTEURS et CScience, quand il n’enregistre pas son segment hebdomadaire dans le podcast « Mon Carnet » de Bruno Guglielminetti, ou n’intervient pas en tant qu’expert et VP de Talsom à l’antenne de TVA.

Stéphane Ricoul et Chloé-Anne Touma au lancement de « Vos clics, leur cash »

Ce double lien entre nous crée forcément un biais. Mais qu’on ne s’y trompe pas : si je défends avec force ses propos, ce n’est pas par amitié, mais par conviction. Car son travail expose, avec une clarté redoutable, une vérité que trop peu osent affronter : les géants du numérique exploitent nos données, nos usages et nos marchés sans rendre à la société ce qui lui est dû, mais cette même société y est pour beaucoup : « On donne souvent l’exemple de Blockbuster qui n’a jamais su s’adapter aux changements du marché et qui a laissé sa place à Netflix ; de Kodak qui, bien qu’après avoir inventé la photo numérique, a tout misé sur l’argentique ; de l’industrie du disque qui n’a jamais voulu rien savoir du numérique et de l’achat unique de chanson, faisant le succès instantané d’Apple avec iTunes, puis plus tard des Spotify de ce monde. Nos États d’aujourd’hui semblent être des copier-coller de ces mastodontes d’autrefois, à présent disparus, avec leurs œillères bien opaques et leur agilité digne d’un mammouth », décrit l’auteur de Vos clics, leur cash, pour notre bon plaisir, parce qu’il est cathartique d’exposer les failles d’une société qui se complait trop souvent dans la victimisation passive. Reconnaître la source du problème est impératif pour y faire réellement face.

Il rappelle justement les retombées législatives que peut avoir l’engagement citoyen, comme la Directive européenne sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique, et les initiatives américaines sous l’administration Biden, comme celle de la publication d’une liste de six principes visant à renforcer la concurrence et la responsabilité des plateformes technologiques. Ces principes incluaient la promotion de la concurrence dans le secteur technologique, la protection de la vie privée des consommateurs, la réforme de la Section 230, l’augmentation de la transparence des algorithmes, la lutte contre la discrimination algorithmique et la promotion de l’innovation – une vision qui n’est pas sans contraster avec celle de l’actuelle administration Trump, influencée par Elon Musk.

Et puisqu’il faut bien contextualiser l’enjeu, Stéphane Ricoul dresse un tableau géopolitique de la régulation technologique, mettant en lumière les rôles distincts des États-Unis, de la Chine et de l’Europe. Il souligne la position complexe de nos voisins, à la fois « bourreaux et victimes » de leurs propres créations technologiques, l’approche autarcique de la Chine, et la stratégie défensive de l’Europe qui peine tout de même à développer une offensive efficace, illustrant ainsi les défis et les dynamiques de pouvoir dans l’arène de la régulation technologique mondiale.

La donnée pour « nouveau dollar »

Il va encore plus loin, qualifiant la donnée de « nouveau dollar ».

« Ce livre, je l’ai d’abord écrit égoïstement pour moi-même, voulant comprendre si l’idée que j’avais était viable, celle d’imposer ou de taxer ce qui faisait le réel succès des géants du numérique, à savoir la donnée ; celle de leur demander tout simplement une contribution à la société, équivalente à la juste part de leur succès provenant de cette dernière. Je l’ai écrit pour déterminer quels seraient les modèles fiscaux potentiels à appliquer sur cette donnée, et quels en seraient les avantages pour notre société. En le faisant, j’ai découvert des externalités positives que je ne soupçonnais pas, sur l’humain, sur notre planète. J’ai découvert aussi que je n’étais absolument pas le seul à en parler, certains l’ayant fait il y a déjà de trop nombreuses années, sans écoute attentive semble-t-il puisque des années plus tard j’ai ressenti le besoin d’écrire ce livre. »

Là où des figures comme Alain Saulnier ont en effet dénoncé l’emprise des GAFAM sur l’information et le journalisme, par exemple, il y a quelques années, Stéphane Ricoul pousse la réflexion en ne s’arrêtant pas aux symptômes ; il dissèque les rouages fiscaux qui permettent aux géants du numérique de prospérer sans réelle contribution au bien commun. Une analyse qui ne se contente pas de dénoncer, mais qui met en lumière des solutions concrètes et une urgence politique incontournable.

Une refonte de la fiscalité numérique

Stéphane Ricoul plaide ainsi pour une refonte intelligente de la fiscalité numérique, avec une approche plus moderne et une volonté politique forte pour que les géants du Web contribuent réellement aux finances publiques. Pour cela, il propose plusieurs solutions concrètes, notamment d’adapter le système fiscal pour que ces entreprises paient leur juste part, en fonction de leur impact sur l’économie et la société, à l’image du modèle suisse, par exemple, où l’imposition est calquée sur la valorisation estimée des données collectées par une entreprise, plutôt que sur les seuls revenus et profits déclarés, et où les montants des sanctions seraient pécuniaires aux revenus, selon une logique de proportionnalité ; veiller à ce que les gouvernements soient mieux informés avant d’instaurer des mesures comme celle de la Loi C-18 qui, au final, s’est avérée plus dommageable que bénéfique pour nos médias – les États doivent acquérir les compétences et outils nécessaires pour comprendre l’économie numérique et ajuster leurs politiques fiscales en conséquence ; une collaboration internationale, pour éviter que les entreprises ne déplacent leurs profits vers des paradis fiscaux, grâce à la mise en place de règles communes entre les pays ; et une façon dépoussiérée de parler des impôts en prêchant plutôt la « participation contributive », pour insister sur l’idée de taxes qui serviraient au bon fonctionnement de la société, de manière équitable et inclusive.

En décortiquant les mécanismes invisibles qui permettent aux géants du numérique – ceux-là mêmes qui ont bouleversé l’ordre établi jusqu’à balayer « des pans entiers de notre société », et dissoudre la masse des médias de nouvelles qui pullulaient sur les plateformes sociales – d’accumuler des fortunes colossales tout en échappant à leurs responsabilités fiscales, Stéphane Ricoul nous plonge dans une réalité glaçante. Une réalité où les règles du jeu ont été écrites par et pour ces entreprises, laissant les États en spectateurs impuissants. Mais loin du fatalisme, son livre est aussi un appel à l’action : comprendre ces rouages, c’est déjà reprendre une part du pouvoir. Une critique de notre dépendance, fluide, connotée, qui remonte à la source du problème, et qui se veut accessible, ponctuée d’analogies illustratives.