Turbulences et opportunités pour l’aérospatiale : « si on n’innove pas, on ne va pas s’en sortir »

Par Chloé-Anne Touma, rédactrice en chef de LES CONNECTEURS | Publié le 13 mars 2025
L’industrie aérospatiale canadienne, un contributeur majeur à l’économie nationale, fait face à un paysage complexe d’incertitudes géopolitiques et de mutations technologiques. En entrevue avec notre rédaction, Hyelim Juliana Kim, responsable du volet aéronautique, défense, cybersécurité et sciences de la vie chez Mitacs, met en lumière les défis et les opportunités à saisir par la même occasion dans ce secteur.
Les vents contraires géopolitiques

La menace imminente de tarifs douaniers, en particulier un prélèvement potentiel de 25 %, jette une ombre sur l’industrie. « L’aéronautique au Canada contribue au PIB à hauteur de 28,9 milliards de dollars, et représente 218 000 emplois au pays », déclare Mme Kim, soulignant l’importance du secteur. Le Canada est le deuxième plus important destinataire d’exportations aéronautiques des États-Unis, tandis que les États-Unis sont le principal marché pour les exportations aérospatiales canadiennes. Un tarif de cette ampleur pourrait perturber les chaînes d’approvisionnement établies, affectant l’économie et l’emploi.
L’aéronautique représente un marché de 28,9 G$ et de 218 000 emplois pour notre pays.
Mme Kim note que certaines entreprises licencient déjà du personnel par anticipation de ces tarifs. Contrairement à l’industrie automobile, qui pourrait être confrontée à des fermetures d’usines immédiates en raison de la production transfrontalière intégrée, le secteur aérospatial pourrait connaître un déclin plus lent, mais tout aussi important. L’interconnexion des économies américaine et canadienne signifie que les tarifs seraient catastrophiques.
Le talent et l’innovation comme bouée de sauvetage

Alors que la discussion sur la guerre commerciale tourne principalement autour des matériaux et des chaînes d’approvisionnement, Hyelim Juliana Kim souligne l’aspect souvent négligé des talents et de l’expertise. Le Québec et le Canada possèdent une richesse de professionnels qualifiés dans des domaines tels que l’intelligence artificielle, la conformité, les systèmes de prédiction et le développement d’algorithmes. Cette expertise est également un atout précieux pour les États-Unis.
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Cependant, l’experte de Mitacs reconnaît l’existence d’une « fuite des cerveaux », de nombreux diplômés canadiens recherchant des salaires plus élevés et des possibilités plus vastes aux États-Unis. L’imposition de tarifs douaniers pourrait exacerber cette tendance, expédiant encore plus de talents au sud de la frontière.
Pour contrer ces défis, Mme Kim souligne le rôle essentiel de l’innovation. « Si on n’innove pas, on ne va pas s’en sortir », suggère-t-elle. La diversification des marchés et des chaînes d’approvisionnement est essentielle pour réduire la dépendance à l’égard des États-Unis. C’est là que Mitacs peut jouer un rôle crucial, en mettant en relation les entreprises avec des experts universitaires qui peuvent les conseiller sur l’exploration de nouveaux marchés et la promotion de l’innovation.
Transformer la crise en opportunité

Malgré les incertitudes, Mme Kim voit une occasion importante pour l’industrie aérospatiale canadienne de se réinventer. « Chaque crise peut être transformée en opportunité », déclare-t-elle, exhortant les entreprises à saisir ce moment pour innover et trouver des solutions alternatives. Au lieu de simplement exporter des matières premières vers les États-Unis et d’importer des produits finis, les entreprises peuvent tirer parti des talents et de l’expertise canadiens pour développer des solutions novatrices et diversifier leurs chaînes d’approvisionnement.
Mme Kim expose que de nombreuses petites et moyennes entreprises (PME) et jeunes pousses, habituées à la facilité de vendre sur le marché américain, sont maintenant confrontées à la tâche ardue d’explorer des territoires inconnus. Mitacs peut fournir à ces entreprises le soutien dont elles ont besoin pour collaborer avec des experts universitaires, explorer les marchés étrangers et élaborer des stratégies novatrices pour rester compétitives. « Il y a beaucoup de compagnies maintenant qui ne savent pas où se tourner et disent ‘ok’ au développement d’un nouveau marché. Mais comment font celles qui ont toujours vendu aux États-Unis et ne connaissent rien d’autre? C’était facile pour elles de vendre aux Américains. Leurs clients y sont établis… »
Ciel plus vert : la durabilité comme moteur d’innovation
Au-delà des préoccupations économiques immédiates, l’industrie aérospatiale est également aux prises avec l’impératif de réduire son impact environnemental. En tant que contributeur important aux émissions de gaz à effet de serre, le secteur de l’aviation fait l’objet d’un examen de plus en plus rigoureux.
Hyelim Juliana Kim note que l’industrie investit activement dans la recherche et le développement afin de réduire son empreinte carbone. Cela comprend la mise au point de matériaux d’aéronefs plus légers et plus efficaces afin de réduire la consommation de carburant, ainsi que l’optimisation des calendriers d’entretien pour en minimiser les déchets. En maximisant la durée de vie des composants d’aéronefs grâce à la surveillance en temps réel et à la maintenance prédictive, l’industrie peut réduire considérablement son impact environnemental. « Il y a beaucoup de recherches aussi pour la conception d’avions sollicitant des matériaux plus légers, plus performants pour diminuer la consommation de pétrole, par exemple, et aussi optimiser leur entretien, et ainsi éviter de changer des pièces inutilement. Car ne pas optimiser pas la durée de vie d’une pièce revient à faire du gaspillage. »

Mitacs favorise justement la collaboration entre les entreprises et le monde académique. L’OBNL peut ainsi aider des PME à établir des partenariats avec des universités pour développer des solutions innovantes visant à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement. Dans le contexte de la maintenance prédictive, Mitacs facilite des projets de recherche où des entreprises du secteur aérospatial travaillent avec des chercheurs universitaires pour créer des systèmes de surveillance en temps réel. Son programme de stages a notamment permis à des étudiants de mettre à profit leurs connaissances au sein de fleurons nationaux comme Bombardier, tout en acquérant de l’expérience terrain. C’est du moins le cas de Kevin Chénier qui, après un stage Mitacs, a continué son parcours professionnel en ayant le vent dans les voiles, jusqu’à intégrer Bombardier, aujourd’hui épanoui en tant qu’ingénieur professionnel au département Laboratoire VR/AR (réalité virtuelle et réalité augmentée), recherche et technologie.
Des compagnies aériennes comme Air Canada, par exemple, peuvent ainsi bénéficier du travail de talents mobilisés grâce à Mitacs, et aux gouvernements fédéral et provinciaux qui soutiennent l’OBNL, pour innover davantage, optimiser leur flotte et réduire leurs coûts opérationnels.
C’est donc que si l’industrie aérospatiale québécoise est confrontée à des défis importants, allant des incertitudes géopolitiques à la nécessité d’une plus grande durabilité, en misant sur l’innovation, en diversifiant les marchés et en tirant parti de sa richesse de talents, le secteur peut traverser ces périodes de turbulence et en ressortir plus fort et plus résilient. Une résilience qui dépendra de la capacité de l’industrie à collaborer avec le milieu de la recherche académique et appliquée, pour soutenir cette transformation et prospérer dans un monde en évolution rapide.
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