CoefLab IA du CRIM : une journée pour construire le futur, pas seulement le commenter

En partenariat avec CultureMania


Le 26 mars 2026, le Centre de recherche informatique de Montréal (CRIM) tenait son tout premier CoefLab IA, un événement d’envergure réunissant l’écosystème québécois de l’intelligence artificielle pour souligner son 40e anniversaire. Le thème choisi ne manquait pas d’ambition : Objectif 2066. Imaginer l’avenir. Multiplier l’impact. Inspirer les 40 prochaines années.

Ce genre d’événement ne s’improvise pas : il se construit avec soin, conviction et un sens aigu de ce que l’écosystème québécois a besoin d’entendre. Le résultat était à la hauteur de l’ambition. Deux scènes parallèles, une dizaine de sessions, des décideurs issus du sport professionnel, de la culture, du droit, de la recherche et de l’entrepreneuriat tech. Une journée dense, volontairement tournée vers l’action plutôt que la posture.

Une ouverture qui donne le ton : Catherine Mathys frappe fort

C’est Catherine Mathys, associée à La Société des demains et chargée de cours à l’UQAM et à HEC Montréal, qui a lancé la journée avec une conférence intitulée « Objectif 2066 : comment construire le futur ». Une présentation dynamique, philosophique et inspirante qui a immédiatement installé l’ambition de la journée. Son message : le CRIM fête 40 ans d’adaptation et de pivots technologiques. Mais comment passe-t-on de la réaction au changement à la construction délibérée des futurs souhaitables? Pas en prédisant l’avenir, mais en développant notre capacité collective à le façonner. Une entrée en matière remarquable.

Leçon d’échecs et de réussites : Innover et réussir dans un monde en perpétuel changement

En matinée, Jean-Marc De Jonghe, vice-président Produits Numériques à La Presse, a livré une allocution sans jargon sur l’innovation et la transformation numérique vécues de l’intérieur. Son point de départ : les réussites sont rarement aussi linéaires qu’elles en ont l’air. Derrière elles, presque toujours des erreurs, des détours et des apprentissages décisifs. Une prise de parole concrète, ancrée dans des expériences réelles.

Philippe Desaulniers et l’IA au service du hockey

Jérémie Blanchard, scientifique des données senior au CRIM, a mené une grande entrevue avec Philippe Desaulniers, chef de la technologie et de l’analytique hockey au Club de hockey Canadien. Un cas d’usage inattendu et saisissant qui illustrait parfaitement la promesse centrale du CoefLab : l’IA crée de la valeur quand elle est bien appliquée, sur le bon terrain, avec les bonnes données.

Informatique affective : Pierrich Plusquellec ouvre une frontière

Pierrich Plusquellec, co-fondateur et CEO d’EmoScienS, a présenté un portrait lucide de l’entrepreneuriat scientifique en IA à travers sa propre trajectoire : du laboratoire universitaire à une plateforme commerciale qui analyse les expressions émotionnelles par apprentissage machine et sciences du comportement. Comment transformer une expertise académique en produit viable? Comment naviguer entre rigueur scientifique et impératifs économiques, intégrer l’éthique dès la conception, bâtir des partenariats stratégiques? Une réflexion aussi personnelle que stratégique sur le rôle des chercheurs dans les 40 prochaines années d’IA émotionnelle.

L’après-midi : visions, souveraineté, confiance et agents

La scène principale de l’après-midi a débuté avec un panel de leaders partageant leur vision de demain à l’horizon de 40 ans. Alexandre Teodoresco (Ville de Montréal), Yves Jacquier (Ubisoft La Forge), Chloé Sondervorst (ICI Première), Remi Duquette (Maya HTT) et Gabrielle Hurtubise-Radet (Polaire) ont imaginé ensemble les transformations à venir autour de cinq thématiques : le travail, la créativité, la science, la politique et l’environnement.

Puis est venu l’un des panels les plus attendus de la journée : « Mon identité, notre compétitivité : que dit la souveraineté? » La question posée était directe. La souveraineté est-elle un frein ou un levier? Layla Nasr (Makila AI), Gabrielle Hurtubise-Radet (Polaire), Paul Allard (Persévère Conseils) et Franck Boulbes (CRIM) ont affronté une équation devenue centrale : protéger ce qui nous définit tout en restant performants dans une économie mondiale. Données, technologies, talents, normes : où placer le curseur ? Jusqu’où dépendre, et à quel prix ? Un échange franc, sans langue de bois.

En parallèle sur la deuxième scène, Davender Gupta du CNRC et ses acolytes ont animé la session « Écosystème du financement en IA : acteurs, conditions et leviers ». Capitaux privés, financements publics, subventions, dette : un décryptage des stratégies à disposition des organisations qui veulent transformer leurs ambitions en projets concrets.

Le panel « La confiance en l’IA, la clé d’accès au marché » a rassemblé Dre Stefania Pecore (UNESCO), Cyril Lemaire (Confiance IA), Cynthia Chassigneux (CHX Avocat) et Jérémie Farret (Mind in a Box / Inmind Technologies). Un angle résolument stratégique : sans confiance, pas de marché. Et la confiance se construit par la gouvernance, le droit et la preuve.

Tom Lebrun, AI Governance Architect chez Confiance IA, a présenté en parallèle « Trouver son marché en Europe : présentation des feuilles de route pour l’AI act », un sujet de plus en plus incontournable pour les organisations québécoises qui veulent accéder aux marchés internationaux.

Stéphane Ricoul, expert IA et directeur de compte chez Vooban, a ensuite fait la démonstration de ce que sont vraiment les agents IA : non pas des systèmes qui répondent, mais des systèmes qui agissent. En 30 minutes, de la théorie aux cas d’usage concrets, il a illustré comment ces systèmes autonomes orchestrent des flux de travail complets sans intervention humaine.

Côté scène 2 : diversité, talents et parité

La deuxième scène a aussi accueilli des panels marquants. « Préparer dès aujourd’hui les talents et les organisations pour le travail de demain », a réuni des voix du Conseil du Patronat du Québec, d’Airudi et de DigifabQG autour de l’intégration de l’IA dans les pratiques RH et organisationnelles.

Chloé Freslon, fondatrice d’URelles, a proposé une session participative intitulée « Femmes en technologie : prendre sa place », offrant des outils concrets pour gagner en confiance, influence et légitimité dans un milieu encore très masculin. Un moment de la journée apprécié pour son ancrage pratique et sa sincérité.

Martin Coulombe (Osedea), animé par Simon Delisle, a livré une session « Leçon d’échecs et de réussites » sur la scène 2, explorant ensemble ce qu’il faut vraiment pour tenir le cap et innover dans un monde en perpétuel changement.

Clôture : Flavien Chervet et l’horizon incertain

C’est Flavien Chervet, prospectiviste en IA, qui a fermé la journée avec une conférence intitulée « Objectif 2066 : prédéfini ou incertain ? » Son message : ChatGPT n’était que le commencement. Après avoir maîtrisé nos langues, nos arts et nos codes, les IA s’apprêtent à franchir l’ultime frontière. Les trois prochaines années, plaidait-il, seront plus décisives que les vingt ou les cent dernières.

Pari gagné

Le CoefLab IA du CRIM a tenu sa promesse : une journée pour croiser les perspectives, pas pour en rester aux déclarations d’intention. Entre prospective radicale, cas d’usage ancrés dans le réel, débats sur la souveraineté numérique et témoignages d’entrepreneurs qui ont appris à leurs dépens, la programmation a montré que l’IA québécoise se construit à l’intersection de la recherche, du terrain et du courage collectif.

Un détail révélateur a d’ailleurs traversé plusieurs échanges de la journée : parler d’un horizon à 40 ans, c’est bien. Mais face à la vitesse réelle des transformations en cours, les conversations glissaient souvent vers 5 ans, parfois 10 ans. Parce que dans le monde de l’IA, même la projection à moyen terme demande déjà une bonne dose d’humilité.

Un tel événement ne naît pas seul. Il naît d’une équipe qui y croit, qui travaille dans l’ombre pour que la lumière soit bien placée sur scène. Quarante ans de CRIM se sont célébrés dignement. Les quarante prochaines commencent bien.


Consultez l’émission Ça change la vie, animée par la rédactrice en chef de Culturemania et LES CONNECTEURS, Chloé-Anne Touma, et le magazine sur les 40 ans de recherche au CRIM :